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                            La vie après Mac

Londres, Novembre 2007. 

            BIG BEN venait d’égrener les cinq coups de dix-sept heures. Le bruit de la circulation, intense en cette heure de la journée, ne parvenait que très assourdi aux oreilles du capitaine de vaisseau Harmon RABB Jr, JAG en chef des forces navales américaines basées en EUROPE. L’excellente insonorisation de son bureau, situé au 3ème étage d’un superbe immeuble victorien, y était pour beaucoup certes. Mais la profonde méditation dans laquelle il se trouvait plongé y était pour tout autant. Il tournait et retournait entre ses mains le document dactylographié qu’il avait reçu le matin même. Quatre pages d’une littérature juridique froide et désincarnée qui, en quelques phrases, scellaient le sort de deux être. Il n’arrivait toujours pas à comprendre  comment ils avaient pu en arriver là. Où plutôt, se refusait-il à le comprendre. Ainsi, ce que Mac et lui pensaient devoir durer le reste de leurs vies n’avait pas résisté plus longtemps que deux misérables années. Quel échec !! 

            Au bout de trois mois, elle avait du se rendre à l’évidence : le poste de conseiller militaire auprès des ambassadeurs américains en Angleterre et en France n’était rien d’autre qu’un placard doré. Les analyses qu’elle aurait pu leur fournir ne faisaient pas le poids en face de celles que leur adressaient régulièrement les analystes du Pentagone ou de la CIA. En fait, les diplomates  ne faisaient quasiment jamais appel à elle et avaient fini par pratiquement oublier sa présence. Elle se morfondait à longueur de journée dans un bureau sans âme où il ne se passait rien. Ce poste, concocté pour elle à la demande du général CRESWELL, était totalement artificiel. Rien à voir avec celui de Harm. Ce dernier n’arrêtait pas de sillonner l’EUROPE, de base navale en base navale, de bâtiment en bâtiment,  afin d’animer et de coordonner le réseau des JAG de terrain qui, tant sur mer qu’au sol, réclamaient sa présence, ses conseils, son soutien et son expérience. Devenu une véritable légende au sein de la NAVY, tant par ses exploits de pilote que par son parcours atypique, il avait fait naître de nombreuses vocations et réhabilité l’image du « bavard ». 

            Mac vivait de plus en plus mal cette situation et, au lieu d’en parler et de trouver ensemble la meilleure solution, ils étaient retombés dans leurs vieux travers. Chacun s’était muré dans une attitude de façade, attendant que l’autre fasse le premier pas. Devant la mauvaise humeur de plus en plus fréquente de Mac, Harm avait choisi la fuite et passé de moins en moins de temps à son bureau londonien. Quand à Mac, de plus en plus souvent seule, elle avait repris sa vieille habitude consistant à rester dans le noir, lovée dans son canapé, un coussin serré contre elle. Ils ne communiquaient plus, ne partageaient plus rien, ne sauvant la face que lors des réceptions officielles où ils donnaient alors l’image du couple parfait que tous enviaient. Tout naturellement ils en étaient arrivés à envisager le divorce, sans jamais avoir réellement fait l’effort de sauver ce qui pouvait encore l’être. 

            En Juin, presque deux ans jour pour jour après leur mariage, Mac quitta le domicile conjugal Londonien. Elle avait obtenu sa réintégration au QG du JAG à FALLSCHURCH. Harm, le cœur déchiré, ne fit pourtant rien pour la retenir comme s’il avait toujours su que cela finirait ainsi. Elle, désespérée, n’attendait qu’un mot pour rester ; il ne vint jamais. En ces instants, se trouvait résumée toute l’histoire de leur relation. Ils s’aimaient mais n’étaient pas fait pour vivre ensemble cet amour. Leur erreur avait été de vouloir réaliser ce qui n’aurait du rester qu’un fantasme. 

            A la fin de l’été, Mac fit un rapide aller et retour à LONDRES pour venir chercher quelques affaires qu’elle n’avait pu emporter lors de son départ. Elle espérait encore que quelque chose allait se passer. Ils dinèrent ensemble comme de vieux amis et la soirée fut des plus agréables. A la fin du repas pourtant chacun était resté sur ses positions et sentant qu’il n’y avait plus d’espoir Mac avoua à Harm qu’elle revoyait de temps à autre John FARROW. Ce dernier était toujours amoureux d’elle et de son côté elle éprouvait toujours beaucoup d’affection pour celui qui avait été son mentor et amant à OKINAWA. Elle n’excluait pas de refaire un jour sa vie avec lui. Elle guettait la réaction de Harm mais en fut pour ses frais. Ce dernier sembla se réjouir sincèrement de ces retrouvailles alors qu’un coup de poignard en plein cœur ne l’aurait pas fait plus souffrir. Mais il n’en laissa rien paraître. 

            Et aujourd’hui, il avait entre les mains l’acte de divorce émanant du cabinet d’avocats de WASHINGTON qu’en commun ils avaient choisi. Il lui était demandé de signer le document et de le renvoyer dans les meilleurs délais. Une note d’honoraires était également jointe. Le rideau tombait sur le dernier acte. 

            L’obscurité avait maintenant envahi le bureau de Harm. Il en prit seulement conscience lorsque l’on frappa à la porte. Il alluma précipitamment sa lampe de bureau et autorisa son visiteur à entrer. Son adjoint, le capitaine de corvette CONROY avait quelques documents à lui faire signer en cette fin de journée. Mais il venait surtout l’inviter à se joindre à la petite manifestation de sympathie organisée en l’honneur de son départ par le personnel du bureau londonien. En effet, après quatre années passées au QG européen du JAG, Morgan CONROY reprenait du service en mer comme JAG de la 7ème flotte. Il devait partir pour NAPLES dès le lendemain après-midi. 

            Harm n’avait pas vraiment lié de liens avec CONROY et leurs rapports n’avaient jamais dépassé le cadre du service. Harm réalisait qu’il ne savait rien de la vie privée de son subordonné pour la simple raison que cela ne l’intéressait pas. Certes, il s’agissait d’un officier de valeur et il avait appuyé sa candidature pour ce nouveau poste, gage d’un avancement accéléré. Il faut dire que Harm ne s’était jamais vraiment remis de la déception de n’avoir pu faire de Bud ROBERTS son adjoint à LONDRES. Harriet l’avait emporté et l’amour de Bud pour sa femme avait fait le reste. 

            Le remplaçant de CONROY devait arriver le lendemain matin et en l’occurrence il s’agissait d’une remplaçante. Le capitaine de corvette Jo-Anne GALLOWAY avait une solide expérience du pénal naval bien qu’elle ait eu rarement l’occasion de plaider. Elle lui avait été chaudement recommandée par les amiraux SEBRING et MORRIS, deux hommes en qui Harm avait toute confiance. Agée de 37 ans, divorcée d’un avocat qu’elle avait connu alors qu’il faisait son temps dans la NAVY, elle passait pour quelqu’un de passionné et de pugnace autant de qualités que Harm appréciait. Ne supportant plus le machisme du quartier général de la NAVY, barrée en avancement de par sa condition de femme, elle avait postulé pour l’EUROPE afin de fuir le microcosme de la capitale fédérale. Harm avait lu tout cela dans son dossier et la franchise de ton de sa lettre de motivation lui avait plu. La photo jointe avait également attiré son attention. Le visage aux traits réguliers et aux pommettes hautes, la bouche sensuelle, les yeux noirs pétillants et la chevelure de jais composaient un tableau des plus attirants.  

            A 09H00 le lendemain, ainsi qu’il était prévu, le quartier-maître William FARLEY introduisit le capitaine de corvette GALLOWAY dans le bureau du capitaine de vaisseau RABB. 

            Avant d’arriver au bureau de Harm, la jeune femme avait du traverser l’enfilade des bureaux pour la plupart occupés par des hommes. L’incendie qu’elle avait, bien inconsciemment, allumé sur son passage courrait encore et elle alimentait déjà toutes les conversations. Son uniforme-tailleur bleu-marine semblait avoir été cousu sur elle et mettait en valeur des formes somptueuses. La jupe pourtant de longueur réglementaire laissait apparaître des jambes magnifiques aux pieds chaussés d’escarpin à petits talons. Son visage n’avait rien à envier à l’harmonie de sa silhouette. Le teint légèrement hâlé laissait deviner un lointain et heureux métissage et la chevelure courte d’un noir profond mettait en valeur la pureté des traits. 

            Elle se campa devant le bureau de Harm en un garde-à-vous impeccable qui eut pour effet de lui faire bomber la poitrine, ce  qui subitement menaça la solidité des boutons dorés ornant son uniforme. Harm l’invita à s’asseoir. Sans qu’elle l’eut voulu, sa jupe remonta dévoilant un bref instant la peau satinée de deux cuisses musclées. Elle s’empressa de tirer sur le vêtement indiscret et, les genoux bien joints et les mains posées à plat, elle planta son regard dans celui de son supérieur. Harm put y lire un mélange assez paradoxal d’ingénuité et de maturité d’où tout vice, tout calcul étaient absents. Instantanément, on comprenait qu’elle était tout le contraire de ce qu’avait pu être la très peu regrettée Lauren SINGER. Harm décida de mettre fin au silence qui s’était instauré entre eux depuis l’entrée de la jeune femme, silence qui devenait pesant. 

Harm : « Bienvenue à LONDRES capitaine GALLOWAY. Vous n’avez pas choisi la meilleure saison pour nous rejoindre et le crachin qui vous a accueilli sera  votre lot quasi quotidien jusqu’au Printemps ».

            Jo-Anne le remercia de son accueil et l’assura qu’elle avait un don d’adaptation certain et qu’elle retenait seulement les bonnes choses, persuadée qu’elle en trouverait à LONDRES malgré la grisaille du temps. 

Harm : « Un poste était vacant à HONOLULU. Qu’est-ce qui vous a fait choisir LONDRES ? » 

Jo-Anne : « Pour tout dire monsieur, c’est l’envie de travailler avec vous. Il y a quelques années à SAN DIEGO, j’ai eu la chance d’assister avec d’autres étudiants en 2ème année de droit à un procès où vous défendiez un caporal des Marines accusé du meurtre de son épouse. Tout était contre lui et nous avions fait des paris sur ses chances. De nous tous, j’ai été la seule à parier que vous sauveriez sa tête et j’ai gagné ».

            Harm ne put retenir un sourire, à la fois séduit par la franchise de sa nouvelle adjointe et flatté de sa confiance de l’époque quand à l’issue d’un procès dont lui-même doutait. 

Harm : «  Vous savez, j’avais eu beaucoup de chance. Mon témoin de dernière minute tenait plus du poker menteur que du placement de père de famille ». 

            Spontanément leurs rires se mêlèrent. La glace était définitivement rompue. 

Jo-Anne : « J’avais alors aimé votre façon de plaider. Elle n’avait rien d’habituel et tenait plus du pilotage d’un Tom Cat que de celui d’un 747 : tout en agressivité ! Je n’ai pas été surprise lorsque plus tard j’ai appris que vous aviez tiré dans le plafond d’une salle d’audience ».

            Harm, d’un geste de la main, balaya sa dernière remarque. 

Harm : « Oubliez ce dernier épisode, il a failli me coûter cher et a entraîné, quelques mois plus tard la réfection de la toiture du JAG. Je ne vous conseille pas d’en faire autant à moins que vous vouliez mettre fin à votre carrière ». 

            Au cours de l’heure qui suivit, Harm lui exposa ce qu’il attendait d’elle. Elle comprenait très vite et déjà les quelques suggestions qu’elle formula furent d’une telle pertinence que Harm fut convaincu d’avoir déniché la perle rare. Il ne manquerait pas d’en remercier les amiraux MORRIS et SEBRING.

            Jo-Anne GALLOWAY passa le reste de la journée à découvrir les différents services et à faire la connaissance de ses nouveaux collègues. Le zèle que mettait chacun des mâles présents à faciliter son adaptation était touchant. Force est de reconnaître que même le personnel féminin était tombé sous le charme de la nouvelle arrivante et que spontanément chacune se mettait en quatre pour lui être agréable. Il faut dire que le naturel de Jo-Anne, sa façon de demander les choses et l’attention qu’elle portait au rôle de chacun, du quartier-maître à l’officier, y étaient pour beaucoup. 

            Le soir, après un dernier entretien avec Harm, qui le lendemain partait pour l’Italie, elle regagna l’hôtel qu’elle allait occuper pendant une dizaine de jours en attendant que l’appartement qu’occupait jusqu’alors le capitaine CONROY soit remis à neuf, comme à chaque changement d’occupant ; la NAVY veillait au bien-être de ses officiers !! 

            Le même soir, dans son appartement devenu immense depuis le départ de Mac, Harm se surprit, alors qu’il préparait son sac, à penser à Jo-Anne GALLOWAY. L’excellente impression que lui avait faite la jeune femme ne se limitait pas au seul plan professionnel. Il devait reconnaître qu’il y avait longtemps qu’une femme ne lui avait pas fait un tel effet. Il avait été séduit par sa beauté et sa spontanéité. Il devrait veiller à l’avenir à instaurer une certaine distance entre eux, distance qu’il avait conscience de ne pas avoir suffisamment respectée lors de leur premier entretien. Harm était ainsi : il n’avait jamais été l’homme des compromis, des « justes milieux » ou des demi-mesures. Chez lui, le « tout ou rien » l’avait toujours emporté. Il en fut de même à l’égard de Jo-Anne GALLOWAY. 

            Harm, dès son retour d’Italie, enfila vis-à-vis d’elle sa plus solide carapace, composée d’un tiers de froideur, d’un tiers de condescendance et d’un tiers de cynisme. La jeune femme sembla ne pas s’offusquer du changement d’attitude de son chef qui, tout en restant courtois, n’était plus celui qu’elle avait rencontré le jour de son arrivée. De son côté, elle resta la même, disponible, efficace et souriante.

            Une partie de l’hiver passa ainsi. Harm s’habituait à sa solitude. Les parties de golf avec des compatriotes de l’Ambassade, ses longs footings à HYDE PARK et ses fréquents déplacements professionnels comblaient le vide abyssal de sa vie sentimentale. Au bureau, Jo-Anne GALLOWAY confirmait, jour après jour, la première impression de Harm. Toujours d’humeur égale, elle était devenue indispensable à la bonne marche du service. 

            Et puis, début Février, vint cette soirée à l’Ambassade américaine en l’honneur de la prise de fonctions du nouvel ambassadeur. Harm était bien sur invité en tant que représentant de la NAVY à LONDRES. C’était la première réception importante à laquelle il se rendrait sans Mac. Les dernières sorties de ce genre avaient été si pénibles pour eux deux, contraints de jouer un rôle qui ne leur convenait plus, que ce souvenir ne provoqua chez lui aucune émotion. Pire que cela, c’est spontanément l’image de Jo-Anne GALLOWAY à son bras qui s’imposa. Il croyait avoir enfoui au plus profond de lui toute pensée de ce genre concernant la jeune femme et voilà que son attirance pour elle était intacte et resurgissait à la première occasion, plus forte, plus vive que jamais. Ainsi, tous ses efforts avaient été vains. L’évidence s’imposait à lui, implacable : il était amoureux de Jo-Anne. Sa décision fut vite prise : il lui demanderait de l’accompagner à cette soirée. Il avait une invitation pour deux personnes, il s’agissait d’une soirée officielle donc rien à voir avec un dîner en tête-à-tête, donc rien à redouter vis-à-vis de la déontologie militaire. Rien non plus de choquant à ce qu’il se fasse accompagner par son adjointe. Ca ne pouvait qu’être bénéfique pour la carrière de celle-ci et lui permettre de rencontrer des gens influents. En fin de compte, c’était un service qu’il lui rendait ; voilà, c’était ça, un service. 

            Conforté dans sa décision par toutes les mauvaises raisons qu’il venait de trouver, il eut dès le lendemain un entretien avec la jeune femme. 

Harm : « Jo-Anne, voudriez-vous m’accompagner à la soirée de l’Ambassade Samedi prochain. Ma demande peut vous paraître étrange, voire déplacée ou choquante, mais en fait il s’agit presque d’une soirée de travail, un peu plus agréable que d’autres certes. Nous représenterons la NAVY et vous pourrez en profiter pour nouer des relations utiles. Voyez-le comme ça ». 

            Alors qu’il prononçait ces mots, son embarras et sa maladresse étaient palpables. Jo-Anne, qui l’avait écouté impassible, feignit de ne pas s’en apercevoir. 

Jo-Anne : « Je comprends fort bien monsieur. Il ne peut en effet s’agir que de cela, une sorte de réunion de travail en tenue de soirée, avec champagne français et petits fours. J’aurais été ravie de vous accompagner mais il se trouve que je suis déjà invitée à cette réception. Je suis désolée monsieur, mais j’ai récemment fait la connaissance du 1er secrétaire de l’ambassade et nous avons sympathisé. Il m’a demandé d’être à ses côtés Samedi soir. Il compte me présenter à l’ambassadeur. J’espère que vous ne m’en voudrez pas monsieur ». 

            Harm ne put cacher sa déception. Pendant quelques secondes il resta figé, incapable de prononcer un mot. Prenant conscience du ridicule de la situation, il se reprit. 

Harm : « Capitaine, vous n’avez pas à vous excuser. J’ai été stupide de vous faire une telle proposition. Il est évident qu’une femme aussi séduisante que vous doit crouler sous les invitations de toute nature. Oubliez ce que je vous ai dit. Nous nous verrons là-bas. Vous pouvez disposer ». 

            Il avait repris le ton cassant qu’il utilisait fréquemment à son égard sans qu’elle en ait jamais compris la raison. L’instant d’avant elle avait retrouvé le Harmon RABB qui l’avait accueillie quelques mois auparavant et de nouveau elle avait devant elle le chef froid et distant qu’elle côtoyait quotidiennement.

            Il avait déjà replongé le nez dans les paperasses qui encombraient son bureau, cachant ainsi à la jeune femme la déception qui pouvait se lire sur son visage. 

            Le Samedi suivant, à 20h00, Harm fit son entrée dans le grand salon de l’ambassade. Sanglé dans son grand uniforme d’apparat, spencer blanc, pantalon noir et large ceinture or, il semblait aimanter les regards des femmes présentes. Il faut dire qu’il était particulièrement séduisant et le fait qu’il fut seul alimentait leurs fantasmes.

            L’ambassadeur NORTON le présenta à son successeur en des termes particulièrement élogieux. NORTON avait servi dans l’aéronavale. De plus, il était l’un des partenaires réguliers de Harm sur les fairways londoniens. Les deux hommes s’appréciaient et ils entretenaient des relations très cordiales. Harm espérait qu’il en serait de même avec le nouvel ambassadeur. 

            Une coupe de champagne à la main, il alla de groupe en groupe, nouant ici et là le genre de conversation futile que l’on entretient au cours de telles soirées. L’important est de s’y montrer non de disserter sur la relativité ou le réchauffement de la planète. Peu à l’aise au début, Harm avait su en deux ans se faire de nombreuses relations et il était désormais comme un poisson dans l’eau dans cet univers essentiellement composé de militaires et de diplomates. Depuis qu’il était arrivé, il cherchait Jo-Anne GALLOWAY du regard et faillit s’affaler sur elle à l’entrée de l’un des nombreux salons de l’ambassade. Il ne put éviter que quelques gouttes du breuvage doré et pétillant ne jaillissent sur la robe de la jeune femme. Jo-Anne était sublime : discrètement maquillée, moulée dans une robe fourreau noire mettant en valeur des épaules superbes et une chute de reins à damner un saint, elle était sans contexte la plus belle femme de la soirée. Un décolleté profond contenait avec peine deux globes orgueilleux et fermes à la peau ambrée et veloutée. Quelques bijoux discrets venaient compléter le tableau irrésistible que composait Jo-Anne. Harm en eut le souffle coupé et la jeune femme, un sourire légèrement ironique aux lèvres, attendit qu’il reprit ses esprits. 

Harm : « Je suis désolé capitaine. Mille excuses pour ma maladresse, mais il paraît que le champagne porte bonheur et de plus ça ne tache pas ». 

            Elle n’eut pas le temps de lui répondre. Un gaillard, presque aussi grand que Harm et de quelques années son cadet, vint se placer derrière la jeune femme et enlaça sa taille en un geste possessif qui n’échappa pas à Harm, mais sembla gêner Jo-Anne. D’amblée, il lui fut antipathique et la réciproque sembla évidente. Les deux hommes se toisèrent en un duel silencieux. De plus, le cavalier de Jo-Anne semblait quelque peu éméché alors que la soirée venait à peine de commencer. Avant même qu’elle ait pu faire les présentations, il apostropha Harm d’une voix pâteuse :

 « Je me présente, Douglas WITTAKER, 1er secrétaire de l’ambassade. Laissez- moi deviner : vous êtes le capitaine RABB, le tortionnaire de Jo-Anne. Elle m’a dit que vous la battiez plutôt froid. A votre place, j’aurais essayé la manière douce, à moins qu’elle ne soit pas votre genre ». 

            Jo-Anne GALLOWAY priait pour être engloutie par le plancher qu’elle sentait se dérober sous ses pieds. Alors qu’elle ouvrait la bouche autant pour s’oxygéner que pour tenter de réparer les dégâts, c’est Harm qui prit la parole.

Harm : « Heureux de vous avoir rencontré monsieur WITTAKER. J’aurais aimé que le capitaine GALLOWAY vienne directement se plaindre à moi de mon attitude envers elle. Quoiqu’il en soit, cette soirée aura été très instructive. A lundi au bureau capitaine et passez un bon week-end ». 

            Il tourna le dos au couple et s’éloigna d’eux sans attendre de réponse. La rage l’étouffait et l’envie de balancer son poing dans la face congestionnée du secrétaire d’ambassade le tenaillait. Il en voulait aussi à Jo-Anne d’avoir ainsi parlé de lui, même si au fond WITTAKER n’avait fait qu’énoncer la vérité quoique le mot tortionnaire fut excessif. 

            Alors qu’il avait décidé de s’éclipser discrètement, Candice, la femme de l’ambassadeur, vint vers lui, un large sourire éclairant son visage ingrat. Harm aimait bien Candice. Simple, directe, elle était sa partenaire privilégiée lors des tournois de golf en double mixte. Héritière d’une riche famille texane, jamais elle ne faisait étalage de sa fortune et avait pour tous les mêmes attentions. Le personnel de l’ambassade l’adorait et elle allait être très regrettée. 

Candice : « Harm, je vous ai réservé la première valse. J’espère que vous mesurez l’honneur qui vous est fait. Ouvrir le bal avec la femme de l’ambassadeur !! Vous devez cela uniquement à votre uniforme qui s’accorde parfaitement avec ma robe. Et puis, je vais rendre jalouses toutes les autres femmes. Pour une fois. Allez, en piste capitaine !! ». 

            Harm s’exécuta de bonne grâce. Il était un piètre cavalier mais les talents de danseuse de Candice lui permirent de sauver les apparences. 

Candice : « Qui est cette jeune beauté à qui vous parliez il y a un instant ? Vous sembliez bouleversé en la quittant. Ne me dites pas que ce benêt de WITTAKER vous l’a soulevée ? 

            Candice lisait en lui comme dans un livre. Cela ne le gênait pas. Il s’était souvent confié à elle au sujet de ses difficultés avec Mac. Elle avait  su trouver les mots justes et s’était montrée à chaque fois une excellente conseillère matrimoniale. 

Harm : « Il s’agit du capitaine Jo-Anne GALLOWAY, ma nouvelle adjointe. Candice, je crois que je suis tombé amoureux d’elle ce qui est totalement inconvenant entre un officier supérieur et une subordonnée. La voir ce soir avec ce type m’a fait prendre conscience de la réalité de mes sentiments pour elle. Je suis tout bêtement jaloux ». 

Candice : « Vous êtes compliqués vous autres les militaires. Comme si l’uniforme préservait du coup de foudre. Je préférerais avoir sous mes ordres des officiers amoureux les uns des autres plutôt que les mêmes se dénigrant à longueur de journée. Il me semble que l’ambiance serait meilleure et que la qualité du travail s’en ressentirait en mieux ». 

            Harm ne put s’empêcher de rire à la suggestion de sa cavalière.

Harm : « Candice, vous devriez en parler au commandant en chef, notre président. Peut-être ferait-il passer un amendement au code de justice militaire légalisant la fraternisation ». 

            Harm commençait à mieux régler son pas sur celui de madame l’ambassadrice, lorsqu’ils vinrent évoluer dans la zone où WITTAKER, indifférent au rythme de la valse, dansait un slow qu’il voulait langoureux avec une Jo-Anne GALLOWAY qui aurait aimé être à cent lieues d’ici. Harm croisa son regard et put y lire toute la détresse du monde. C’était carrément un appel au secours qu’elle émettait. Tout à son ressentiment, il décida de ne pas en tenir compte. Les évènements à venir devaient lui donner cruellement tort. S’il avait pu à cet instant connaître la suite, il aurait arraché Jo-Anne des bras du diplomate et l’aurait emmené loin d’ici. Candice aurait applaudi ce geste chevaleresque et tout aurait été pour le mieux. Au lieu de cela, à peine la valse terminée, il remercia sa cavalière et ne s’attarda pas à l’ambassade. Il regagna son domicile alors que le carillon de BIG BEN égrenait dix coups. 

            Il tarda à trouver le sommeil. L’image sublime de Jo-Anne le hantait. Que faisait-elle avec un pareil imbécile ? Candice lui avait confié qu’il ne devait son poste à l’ambassade qu’à des interventions extérieures haut placées et que son mari n’avait pu, malgré ses efforts, s’en débarrasser. 

            Il était près de 3h00 du matin lorsque le téléphone retentit dans l’appartement de Harm. Encore Mattie pensa-t-il. En effet, cette dernière, fâchée avec le décalage horaire, avait pris l’habitude de l’appeler en pleine nuit pour lui confier ses peines de cœur ou encore la dernière dispute avec son père. Il faut dire que Tom GRACE, après avoir longtemps été un père indigne, était devenu un père quasiment tyrannique tant son souci de désormais bien faire tournait à l’obsession. La voix qui se fit entendre à l’autre bout du fil n’avait rien à voir avec celle de Mattie.

« Capitaine RABB ? Ici l’agent spécial COOPER du service de sécurité de l’ambassade. Je vous passe le capitaine GALLOWAY. Elle a le droit de vous parler pendant deux minutes ». 

            Aussitôt, la voix méconnaissable de Jo-Anne se substitua à celle de l’homme.

Jo-Anne : «  Capitaine, Douglas WITTAKER est mort. C’est un accident. J’ai besoin de vous, venez je vous en supplie ». 

Harm : « J’arrive. Considérez moi comme votre avocat et à partir de maintenant ne parlez qu’en ma présence. C’est compris Jo-Anne ? » 

            La voix secouée de sanglots de la jeune femme lui répondit par l’affirmative.

            Vingt minutes plus tard, il était à l’ambassade et demanda à voir immédiatement sa collaboratrice. On le conduisit à l’appartement qu’occupait Douglas WITTAKER dans l’ambassade. Il fut autorisé à traverser le salon dans lequel gisait encore le corps sans vie du diplomate. Une couverture avait été jetée sur le cadavre et un Marine en armes veillait afin que rien ne fut déplacé jusqu’à l’arrivée des enquêteurs. Il trouva Jo-Anne prostrée dans un fauteuil de ce qui devait être la chambre de WITTAKER. Elle leva vers lui un regard plein d’espoir et de confiance qui le fit fondre. Entièrement enveloppée dans une couverture de laine, elle tremblait de tous ses membres. Il s’approcha d’elle et prit ses mains qu’il serra fort. C’est alors qu’il aperçut furtivement qu’elle était seulement vêtue de ses sous-vêtements. 

Harm : « Racontez –moi ce qui s’est passé Jo-Anne. N’oubliez rien, j’ai besoin de tout savoir ». 

            La jeune femme, à qui la présence de Harm avait redonné de l’énergie, se lança dans la narration du drame. Harm se garda bien de l’interrompre. 

Jo-Anne : « Vers minuit, j’ai voulu rentrer. Je n’avais qu’une envie, échapper à Douglas qui devenait de plus en plus odieux. Il m’a proposé de me ramener. Cette proposition, vu son état, ne me rassurait pas. J’habite de l’autre côté de LONDRES et la perspective de faire près de 15 km en voiture avec lui ne m’enchantait guère. J’ai accepté de prendre un dernier verre dans son appartement de l’ambassade, pensant appeler un taxi depuis chez lui. Les choses ont tout de suite mal tourné. Il a commencé à se montrer pressant ne laissant aucun doute sur ses intentions. J’ai réussi à me dégager et c’est alors que voulant m’échapper je me suis aperçue qu’à mon insu il avait fermé à clé la porte derrière lui. J’étais sa prisonnière. J’ai essayé de le raisonner, mais il était dans un tel état d’excitation que j’ai du le frapper pour me dégager. C’est alors qu’il a sorti un automatique d’un des tiroirs de son bureau et qu’il l’a pointé sur moi. Il était méconnaissable, ça n’était plus le même homme. Me menaçant de son arme, il m’a ordonné de me dévêtir. Devant mon refus, il s’est rué sur moi et a déchiré ma robe de haut en bas. J’ai alors voulu saisir son arme. Il était plus fort que moi mais son état d’ébriété égalisait les chances. Nous avons roulé sur le sol, j’ai pu un instant retourner l’arme contre lui, un coup est parti et il m’a lâché. La balle l’avait atteint au niveau du cœur. Aussitôt, les Marines du service de sécurité ont enfoncé la porte et m’ont trouvée à genoux près du corps sans vie de Douglas. Voilà Harm, vous savez tout ». 

            Une femme de chambre demanda la permission d’entrer. Elle apportait un jean et un pull afin que Jo-Anne puisse se vêtir. Harm sortit et un agent spécial féminin resta auprès de Jo-Anne le temps qu’elle s’habille. 

            L’homme qui avait appelé Harm se présenta. Jo-Anne allait être reconduite chez elle où elle serait consignée et placée sous la surveillance d’un Marine et d’un agent spécial. L’ambassade étant territoire américain et les deux protagonistes étant citoyens américains, c’est le FBI qui était chargé de l’enquête. Une équipe devait arriver de WASHINGTON dans l’après-midi pour prendre les choses en mains. En attendant, le corps de WITTAKER ne devait pas être déplacé, les scellés ayant été placés sur son appartement. A la demande du FBI, une prise de sang avait été faite. Elle devait révéler que le jeune diplomate avait près de 2,5 grammes d’alcool dans le sang. 

            L’enquête du FBI dura cinq jours. Tous les jours, Harm passa voir Jo-Anne qui peu à peu refaisait surface. Il restait chaque fois un long moment avec elle. Elle s’était attirée la sympathie de ses gardiens et l’atmosphère n’avait rien de carcérale. Harm et Jo-Anne apprenaient à se connaître. Le 3ème jour, la jeune femme lui confia que quelque soit l’issue de l’enquête elle quitterait la NAVY. Elle avait été imprudente et quoiqu’elle fasse désormais, un doute planerait toujours. Harm dut reconnaître qu’elle avait raison et que ce genre d’histoire vous collait éternellement à la peau. Il lui demanda cependant de ne rien brusquer, de prendre son temps et l’assura qu’il serait toujours là pour elle. Alors qu’il allait partir, elle le regarda longuement, comme si elle le découvrait, puis vint se blottir contre lui. Il restèrent ainsi quelques secondes puis elle se détacha de lui et murmura un « merci » presque imperceptible. 

            Jo-Anne fut rapidement disculpée. On avait relevé des traces de poudre sur la main de WITTAKER, l’arme était la sienne et tout corroborait la version de la jeune femme. On avait également retrouvé des fibres de la robe de soirée sous les ongles du défunt, preuve qu’il avait bien déchiré le vêtement. Enfin, la clé de son appartement avait été retrouvée dans la poche de son veston et les seules empreintes relevées dessus étaient les siennes. 

            Harm et Jo-Anne fêtèrent cet heureux dénouement dans le restaurant français d’un grand hôtel londonien. Elle était blanchie de toute accusation éventuelle mais il resterait toujours une ombre. Le père de WITTAKER, sénateur républicain influent, saurait faire le nécessaire pour freiner la carrière de Jo-Anne qui, à ses yeux, ne pouvait être qu’une intrigante, une allumeuse  ayant abusé de la naïveté de son fils. 

            Elle démissionna dès le lendemain. Durant les quelques jours qui précédèrent son départ de LONDRES, elle et Harm passèrent beaucoup de temps ensemble. Il avait des tonnes de congés en retard aussi s’octroya-t-il une permission de quatre jours qu’ils mirent à profit pour mieux connaître LONDRES.

            Il s échangèrent leur premier baiser sur Hammersmith’s Bridge et c’est dans l’appartement de Jo-Anne, au milieu des valises et des cartons, qu’ils firent l’amour pour la première fois. D’amblée, leurs corps s’accordèrent merveilleusement et leur plaisir fut intense et partagé. Leur première vraie nuit, ils la passèrent chez Harm où, en quelques heures d’extase, il exorcisa le souvenir de Mac. Le corps magnifique de Jo-Anne répondait à la moindre de ses sollicitations amoureuses tout comme lui savait se plier aux plus infimes désirs de sa partenaire. Plusieurs fois cette nuit là ils jouirent ensemble, ne semblant jamais devoir se repaître l’un de l’autre. 

            Il l’accompagna à l’aéroport lorsqu’elle repartit pour les Etats-Unis. Ils ne se promirent rien. L’éloignement est souvent le pire ennemi de l’amour, aussi préférèrent-ils ne garder que le souvenir brûlant de ces derniers jours plutôt que de vivre une liaison au rabais, à la sauvette. 

            Le destin veillait sur eux. Lorsque Jo-Anne l’appela, un soir de Juin, pour lui annoncer qu’elle avait été engagée par un cabinet d’avocats londonien, Harm n’en crut pas ses oreilles. Elle lui avoua qu’elle avait été contactée par eux au cours d’une soirée lorsqu’elle fréquentait WITTAKER. Ils étaient intéressés par son profil car ils défendaient souvent des entreprises travaillant pour la Royale Navy. La mort de Douglas n’avait pas modifié leurs intentions. Ils avaient seulement voulu laisser passer un peu de temps. Elle débutait dans huit jours et avait réservé une chambre dans un hôtel le temps de trouver un appartement. 

            La première chose que fit Harm, fut d’annuler la réservation hôtelière de Jo-Anne. La jeune femme n’espérait que cela. C’était pour elle la preuve que les sentiments qu’elle éprouvait étaient toujours partagés. 

            Harm passa les quelques jours qui précédèrent l’arrivée de Jo-Anne sur un nuage. A la surprise de cette dernière, il lui avait demandé qu’elle était sa couleur préférée. Il contacta l’entreprise qui habituellement travaillait pour la NAVY qui s’engagea à repeindre et à retapisser l’appartement de Harm en cinq jours. Il avait ainsi l’impression de faire peau neuve et de commencer une nouvelle vie. Jo-Anne en serait désormais le centre et la raison d’être. En définitive, LONDRES était une belle ville !!!!!

FIN

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